Exemple de textes




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Tendresse

Toi, l’aînée, je me souviens de ta naissance, il neigeait, les flocons dansaient de joie, heureux d’accueillir une si magnifique petite fille ! Discrète et responsable, je sais que parfois, ton cœur est triste. Alors, au milieu de millions d’étoiles, j’ai choisi les plus lumineuses, les plus rieuses, pleines d’amour et de force, je les ai mises au fond de mon cœur et te les envoie pour que tu les blottisses au fond du tien. Elles te réchaufferont et de te réconforteront !

Toi le benjamin, souvent tu es venu à la maison seul et c’est à côté de moi, dans le salon, sur une douce couverture bleu clair, lové au centre d’un grand traversin, que tu t’es tenu assis pour la première fois, heureux petit culbuto partant à la conquête de tes jouets aussi difficiles à attraper que des poissons dans l’eau vive. Tu pleurais quand nous nous quittions.

Quant à toi la cadette, tes lunettes zooment sur tes grands yeux gris-bleus. Quand tu étais petite, ton rire mutin mettait à découvert tes minuscules dents blanches alignées comme les touches d’un piano dont le jeu était rarement pianissimo. Pour trouver ta place, tes humeurs zébrées jouaient à saute-mouton et quelle que soit la couleur du moment, la créativité était toujours d’actualité.

Pascale

Livres

Lorsqu’ Olaf avait pénétré pour la première fois dans le bureau de la directrice des Editions du Cherche Minuit, il avait été si stupéfait, qu’il avait failli en perdre la voix ! Pour lui qui arrivait du Nord et devait s’adapter à un nouveau pays, un nouveau climat, une langue – le français – presque nouvelle puisque parlée par ses locuteurs naturels et non plus seulement écrite, ce fut une minute dont il se souviendrait longtemps.

Marina Fromentin, la directrice, avait levé des yeux interrogateurs dans sa direction, et il avait pu simplement déclarer :

– Olaf Mattensohn », tel un viking norvégien statufié dans ses sandales Birkenstock…

Marina avait eu besoin de quelques secondes pour réaliser que ce jeune homme blond, pieds nus dans ses chaussures malgré la saison et un peu crispé, était le nouveau traducteur engagé pour faire face à l’arrivée de nombreux romans – la plupart du temps policiers – venus de tous les pays scandinaves. Elle lui sourit et se leva pour l’accueillir, un peu étonnée de voir qu’il ne bougeait pas d’un centimètre.

– Bienvenue parmi nous. Je vous attendais avec impatience.

Quand elle lui tendit la main, il eut un dixième de seconde d’hésitation et allongea nerveusement le bras vers elle.

– Enchanté, fut le seul mot qu’il parvint à prononcer.

 » Nom d’un chien pensa Marina, j’espère qu’il va se dégeler un peu. Ici ce n’est pas le cercle polaire. C’est la France, la Méditerranée, l’accent du Sud… » Elle proposa de lui montrer son bureau et de lui laisser un petit moment pour qu’il s’y installer. « Je me demande bien ce qu’il va installer d’ailleurs ».

Il n’avait pas de sac, de valise encore moins, juste une veste verte en toile munie de grandes poches sur le devant. « Il a plutôt l’air d’un jardinier que d’un traducteur, mais après tout jardinier-traducteur c’est bien aussi pour moi. L’habit ne fait pas le moine et je ne connais rien aux diktats de la mode norvégienne » concéda mentalement Marina en repartant vers son bureau.

Olaf se retrouva donc seul au milieu d’une pièce rectangulaire, dont un des murs était couvert de rayonnages emplis de livres. Il s’en approcha immédiatement car il les aimait et ils le lui rendaient bien. Par contre, il les aimait bien rangés, classés par thème, par ordre alphabétique, mais aussi par taille, par collections, par pays. Son classement personnel était certes compliqué, voire impraticable pour un autre que lui, mais l’important était qu’il s’y retrouve. Cela le calma un peu de mettre de l’ordre après le choc éprouvé dans le bureau de Madame Fromentin. Mais pouvait-elle vraiment travailler dans cet amoncellement de paperasses et de livres sur son bureau ? Il y avait même un cendrier, vide heureusement. La corbeille à papiers débordait d’emballages alimentaires variés, chocolat, canettes de boissons… Quant aux murs, ils étaient couverts de livres et de tableaux de tous formats mal accrochés, penchant d’un côté, les autres simplement posés en équilibre sur des piles de livres. Et Madame Fromentin elle-même avait l’air de guingois une jambe repliée sur sa chaise et un chignon sur la tête tenu par un crayon de papier. « A sa place j’aurais le mal de mer en permanence dans un tel fouillis », pensait Olaf en sortant ses affaires de ses poches.

Comme vous l’aurez compris, il fallait à cet homme un environnement extrêmement ordonné, une pièce très aérée, rien qui puisse le distraire de son dur labeur de traducteur. Pour passer du Norvégien au Français il lui fallait une véritable fluidité intellectuelle, comme un ruisseau à l’eau très fraîche passant sur une pierre polie, sans aucune aspérité, qui ferait soudain jaillir la phrase parfaite, celle qui le comblerait. Heureusement les quelques meubles de la pièce étaient parfaitement neutres, les tiroirs vides. Il soupira d’aise en pensant qu’il pourrait installer ses six crayons de papier, ses quatre stylos favoris dont il ne se séparait jamais et surtout son grand bloc de papier au toucher très doux sur lequel le crayon glissait avec facilité.

Pendant ce temps Marina Fromentin restait perplexe. Elle qui était à l’aise avec tout le monde, qui avait besoin de mouvement autour d’elle pour vivre pleinement, hésitait un peu devant la conduite à tenir. Ce grand garçon un peu gauche la désarçonnait. Mais pas un instant elle n’imaginait changer ses habitudes de convivialité, de tapes dans le dos et de soirées arrosées. « Je vais y aller progressivement  » fut sa conclusion. Aussitôt dit aussitôt fait. Elle se leva et partit voir où en était l’installation d’Olaf.

Il avait fermé la porte de son bureau, ce qui n’était pas une habitude ici. Elle faillit ouvrir sans frapper, mais se plia aux conventions. Elle entendit un lointain :

– Entrez, et le trouva derrière son bureau, presque au garde à vous.

« Tout doux, se dit-elle, n’effrayons pas le petit animal ». Olaf la regardait d’un air interrogateur.

– Et bien allons-y, lui dit-elle. Je vais vous présenter à tout le monde.

Un bref instant de panique submergea Olaf, puis il se calma et ils partirent tous deux vers leur destin. Et qui pourrait prédire s’ils n’étaient pas en train de vivre les premières minutes d’une grande histoire d’amour bilingue ?

Françoise

Le train

J’ai 20 ans, je prends le train pour rejoindre mon amoureux en Ardèche. Je pars de bon matin. Je porte une veste noire ornée de grosses fleurs rouges qui ne passent pas inaperçues. J’arrive à la Gare de Lyon, à Paris. Le train m’attend. Je monte, je trouve mon siège. Ce sont encore des compartiments à six personnes, j’occupe la place près de la fenêtre.

Je me souviens de mes sensations fébriles à l’idée de nos retrouvailles dans quelques heures, dans une région et dans une maison que je ne connais pas. Je dois descendre à Saint-Rambert-d’Albon, petit village de la Drôme. Il viendra me chercher. Le paysage défile sous mes yeux. Je suis bercée par le roulement du train, hypnotisée par l’horizon qui court de champs en clochers, de forêts en fleuves, de rivières en châteaux, de villages en villes. C’est verdoyant et fleuri, c’est le printemps.

Au bout de quelques heures, j’arrive à la Gare de Saint-Rambert-d’Albon, entre Lyon et Valence. Sur le quai Dominique m’attend. Il porte une veste en velours côtelé marron, une chemise à carreaux et un jean. Il est beau. Il est là pour moi. C’est merveilleux. Nous marchons vers un pont qui enjambe le Rhône pour rejoindre son village. Nous traversons des champs d’arbres fruitiers, pêchers, abricotiers en fleurs.

Après un kilomètre de marche dans la campagne, nous arrivons à la maison familiale de mon amoureux. C’est une maison en pisé, très fraîche et sans confort, car peu habitée. Mais pour moi, c’est la plus belle maison du monde. Il m’offre un café, c’est le meilleur.

Tant d’années après, je retrouve les sensations du liquide chaud dans ma gorge. Je suis au paradis, heureuse d’avoir croisé son chemin, d’avoir pris le train de l’amour car le plus beau voyage est celui que l’on fait l’un vers l’autre. Je n’ai jamais pris de billet retour…

Brigitte

Souvenir d’une opération

Je me revois, enfant, observer des rayures projetées au plafond de ma chambre, quand, blottie au fond de mon lit, les phares des voitures jouaient avec les volets de ma chambre. De notre chambre devrais-je dire, car nous étions deux ou trois dans la même, selon les époques. Le bruit des pneus sur la route ronronnait différemment selon le temps, plus intensément quand il pleuvait.

J’étais souvent malade et me souviens avec précision des douleurs aigües qui se rappelaient à moi au niveau des articulations. Si je n’allais pas à l’école, je n’étais pas pour autant dorlotée, sauf une fois, j’avais peut-être sept ou huit ans.

Une nuit, j’ai eu très mal au ventre et mon père a diagnostiqué une péritonite. Ne voulant pas réveiller son ami chirurgien et pour me surveiller, j’ai atterri dans le lit parental, lieu hautement interdit.

Tôt le matin, il lui a téléphoné pour lui dire que nous arrivions et alors que mes frères et sœurs se préparaient pour l’école, mon père m’a prise dans ses bras, m’a déposée à l’arrière de la traction, et nous sommes partis à la clinique. Un moment de pur bonheur, j’étais une princesse !

Installée sur la table d’opération, une énorme lampe trônait au-dessus de moi avec deux hommes bienveillants à mes côtés, le chirurgien d’un côté, mon père de l’autre. Rien de plus doux et rassurant ne pouvait m’arriver. On m’a mis un masque avec cette odeur d’éther que j’aimais sentir quand notre paternel rentrait de la clinique. Je luttais… je ne voulais pas m’endormir pour profiter encore un peu de cet instant privilégié.

Pascale

Exil

Thomas connait bien sa mère, qu’il admire. Petit, il l’imaginait à côté de Jésus, un bâton à la main, chassant les marchands du temple. Il connaît l’histoire de la vie mouvementée de Flora. Il la voit à quatorze ans, embarquée de force par les nazis de son Ukraine vers l’Allemagne, puis à seize ans entrant en France par effraction, sans papier. Cette femme est pour lui une force de la nature, une personne qui a vécu les pires difficultés, mais qui sait faire face. Il la sait douce et survoltée, généreuse et revendicatrice, tolérante et accusatrice. Il sait que la fureur qu’elle affiche est souvent surjouée, bien que son tempérament très irritable puisse la conduire à de vraies colères.

Parfois, sa mère l’étonne. Comment une femme si pieuse, qui prie tous les soirs la Saine Vierge avant de se coucher, comment une personne comme elle qui a gardé de sa jeunesse passée en Union soviétique un tel anticommunisme, pouvait-elle votée pour les candidats du PCF ou du NPA ? Elle lui avait expliqué qu’il fallait toujours voter pour les pauvres, parce que les riches ne pensent qu’à s’enrichir sur le dos des indigents. Sans doute garde-t-elle une rancune tenace au propriétaire de l’hôtel marseillais où elle et son mari, jeunes mariés, se faisaient exproprier parce que ma mère était enceinte et que le futur bébé allait gêner les voisins ? Et eux de se retrouver pendant trois ans dans un squat composé d’une pièce unique, sans fenêtre, sans chauffage et sans eau courante, avec un, puis deux enfants.

Thomas lui demande :

–  Que fais-tu en ce moment ?

–  Je prépare un caviar d’aubergine pour ce soir, que l’on appelle icrà en Ukrainien, reprenant un mot issu du roumain, mais sans œufs de carpe ou de brochet, car je n’aime pas cela, lui répond Flora.

–  J’aime ce plat ukrainien, maman. Puis-je t’être utile ?

–  Bien sûr, pitchoun.

Thomas entre dans la cuisine, une pièce de 12 mètres carrés où sa mère règne sans partage.

– Sors les deux aubergines du four sans te brûler, ouvre-les en deux et vide-les avec une spatule en bois sur la planche à découper.

Thomas exécute les consignes pendant que Flora pèle six tomates mûres qu’elle a préalablement trempées dans de l’eau bouillante. Pendant qu’il découpe soigneusement les tomates et les aubergines avec un couteau en faïence, sa mère lui raconte une fois de plus ses souvenirs de jeunesse.

– Ma mère, Lida, était une fine cuisinière. Avec ce qu’elle récupérait, elle préparait des plats fabuleux. Heureusement que j’ai une bonne mémoire, ce qui me permet de reconstituer ses recettes. Mais là-bas, en Ukraine, nous manquions de tout. Quand mon père, Émile, était vivant, nous parvenions parfois à améliorer nos repas quotidiens en achetant des produits au marché noir. Mais il est décédé alors que mon frère Adolf et moi étions de jeunes enfants. Il est mort après avoir déchargé un wagon de produits chimiques. Tu vois, Thomas, dans ce pays dirigé par des communistes, nous n’avons pas eu d’aide financière après la mort de ton grand-père, pas de pension de réversion. Ma mère ne savait pas lire, c’est un fonctionnaire qui lui a fait les papiers, et il en a profité pour détourner le peu d’argent que nous avions sur un livret. C’était la misère pour nous. Ma sœur Ludmila, qui était partie à la ville avec son mari, a quitté celui-ci et est venue vivre parmi nous avec sa petite fille. Elle a travaillé comme comptable à la boulangerie industrielle, et c’est grâce à son salaire et à celui de ma mère, qui avait repris son métier de couturière, que nous avons pu à nouveau manger. Je me souviens aussi de cette voisine juive, aussi pauvre que nous, mais qui venait nous apporter de temps à autre des pommes de terre. Reconnaissants pour son aide, nous l’avons cachée chez nous lorsque les nazis ont envahi l’Ukraine ».

Flora se tait, absorbée par les souvenirs qui la submergent. Une larme perle au coin de son œil. Thomas râpe les deux gousses d’ail sur une coupelle en céramique au motif provençal, remplie d’aspérités. Il n’ose lui avouer qu’il ajoute à ce mélange, quand il est chez lui, de fins morceaux de poivron rouge, car sa mère n’acceptera pas que soient remis en cause les fondements de la tradition familiale.

Sa mère reprend :

– Après mon arrivée par effraction en France, ce sont les sœurs de la Charité de Marseille qui m’ont recueillie, qui m’ont appris le français. Sans elles, je ne sais pas ce que je serai devenue ».

Elle s’arrête à nouveau de parler, le regard lointain.

Bernard

Souvenirs de géographies enfantines

Je me souviens de ma géographie enfantine dans notre maison de vacances. La côte en lacets pour y arriver me semblait longue et raide.

Quant au petit bois, je n’y allais qu’avec les grands. Trop lointain, trop sombre, parsemé de racines, d’épines et d’ombres imprévisibles, le soleil jouant sournoisement avec le feuillage des arbres.

Si j’avais eu le malheur de laisser mon gilet sur le tennis, impossible d’aller le chercher le soir venu. Il aurait fallu affronter le noir du chemin qui se faufilait timidement sous les sapins endormis. Des monstres en embuscade étaient certainement prêts à me kidnapper, me dévorer, riant au son des petits craquements faits par mes sandales et le hibou qui trouvait chouette de hululer à pleins poumons.

Vint la génération des petits-enfants avec les mêmes appréhensions qui me faisaient sourire. Les garçons se montraient plus hardis et fanfarons devant les filles qu’ils voulaient impressionner. Alertant l’entourage de leur courage à venir, la nuit, ils traverseraient la cour jusqu’à la salle de jeux en courant le plus vite possible… Le bâtiment était face à la maison. Cet ailleurs, si proche et si lointain n’était pas rassurant, il fallait traverser ce no man’s land malgré une lumière trop faible à leur goût mais suffisante pour illuminer leur bravoure !

Des années plus tard l’aîné est venu chez moi durant ses études, puis un jour il est reparti laissant l’émail de la salle de bains en deuil de son rasoir tout de noir vêtu.

Ici et là-bas chacun est allé vers son ailleurs, et de là où je me trouve, je suis leur parcours avec amour et attention.

Pascale

La musique

Pendant quelques mois, je lui ai mis deux chansons en boucle. Chansons que l’on aimait beaucoup avant sa maladie, prémonitoires peut-être…

Dès qu’il entendait les premières notes, son visage s’illuminait. C’était notre temps à deux… une mémoire encore vivante nous reliait.

Elles m’ont marquée profondément et sont gravées à jamais dans mon cœur. Elles étaient chantées par Émily Loiseau, une jeune femme frêle et créatrice, sa voix chaude, douce et envoûtante parlait si bien de nous.

La première s’appelait : « Sur la route»…Notre route… Et il me reste encore des paroles de ce voyage vers la séparation de nos deux mondes.

Elle disait approximativement… :

Elle est une rose en larme éclose

La route est longue jusqu’à la mer

Arrivera-t-elle avant l’hiver…

C’était un peu moi, un peu nous…

La deuxième, que l’on écoutait tous les jours, s’appelait : « L’autre bout du monde ». Car mon mari allait partir à l’autre bout du monde. Les mots parlaient de notre chemin à faire pour aller l’un vers l’autre.

Je la connais par cœur :

« J’arrive sur les berges d’une rivière.

Une voix m’appelle puis se perd.

C’est ta voix.

À l’autre bout du monde.

Ta voix qui me dit mon trésor.

Tout ce temps, je n’étais pas mort.

Je vivais.

À l’autre bout du monde.

Sur les rivières, il pleut de l’or.

Entre mes bras, je serre ton corps.

Tu es là.

À l’autre bout du monde. »

Chaque jour, ces deux chansons ont tissé le chemin que l’on a à faire pour se rejoindre… à l’autre bout du monde…

Brigitte

La clé USB

Je menais une vie tranquille, je prenais le même RER tous les matins, m’asseyais sur le même strapontin à chaque fois que c’était possible, rien ne semblait vouloir troubler cette quiétude jusqu’à ce matin, où en dépliant le siège, tombe une clé USB. Plastique marron, un peu atypique, cette clé m’interpelle, je me baisse, l’escamote et la glisse dans ma poche. Toute la journée j’y pense. Enfin un peu de piquant !

Je brûle d’impatience. Enfin devant mon ordinateur, j’insère la clé, 81 fichiers, je suis aux anges.

Clic, l’écran s’éclaire, le document 1 s’affiche :

Camarade,

Notre Leader Suprême te remercie personnellement de ton engagement. Tu vas donner ta vie pour sauver Ses idées et pour cela, le peuple tout entier te sera reconnaissant.

Tout d’abord, permets-moi de te rappeler les règles, camarade. Toute personne ayant eu connaissance de ces documents doit mourir afin de préserver le Secret.

Dans les fichiers qui te sont remis, sont listées les actions de chacun des membres de l’organisation. Chaque camarade, dont l’identité est tenue secrète, va recevoir de ta part son ordre de mission selon le numéro qui lui est attribué.

Tu dois remettre à chacun les instructions qui lui sont destinées, le document porte le numéro du camarade. Il n’existe qu’une copie de ces fichiers et c’est à toi que cela a été confié.

Nous comptons sur toi, sur ton courage et ta force sans limite. Dieu et Notre Leader te regardent.

A partir de maintenant et jusqu’à la fin de ta mission, nous veillons sur toi. Inutile de te préoccuper des gardes qui te sont attachés, ils te trouveront. Le seul fait d’insérer la clé dans ton ordinateur a déclenché la procédure d’identification.

Ta position a été déduite de ton adresse IP et la clé possède son propre système de localisation GPS. Elle intègre aussi une micro-charge explosive de très grande puissance capable de raser instantanément un quartier tout entier.

Concentre-toi sur ta mission et, comme je te le disais précédemment, ne te préoccupe plus de ta protection, nous savons en temps réel l’endroit exact où tu te situes et nous sommes capables de déclencher à distance la charge explosive destinée à te protéger ainsi que le Secret.

Bonne chance Camarade

Jean-Daniel

La photo qui n’a jamais été prise

J’ai 6 ans. La nuit commence à tomber. C’est la fin de l’hiver. Nous marchons ma mère et moi pour regagner notre maison. Les lampadaires sont déjà allumés sur ce large trottoir et nos ombres se projettent devant nous, puis rétrécissent au fur et à mesure que nous avançons et se retrouvent derrière nous. Peut-être ma mère me tient-elle la main…

Nous parlons de notre journée – c’est un moment suspendu – comme hors du temps. A la maison, nous n’aurions pas cette disponibilité totale, à l’écoute.

Si c’était une photo ce serait une photo en noir et blanc – et gris aussi, mais ce ne serait pas triste, plutôt poétique avec les reflets d’ombre et de lumière, la pénombre qui adoucit toute forme alentour.

Si c’était une photo, ce serait exactement à cet endroit qu’elle aurait été prise ; juste là quand nous passions devant l’école sur le large trottoir bordé de tilleuls.

Nos silhouettes sont indistinctes, je ne distingue plus la couleur de nos vêtements, mais je me souviens que ma mère est enceinte, très enceinte, et que nous parlons du bébé. Nous partageons l’impatience de savoir si ce sera un garçon ou une fille. Nous sommes très proches.

Cette photo, elle, reste bien au chaud dans ma mémoire, beaucoup plus vraie que si elle s’était matérialisée sur le papier….

Françoise

Couleurs

J’en peux plus, ma voisine du dessus me fatigue à marcher avec ses talons qui font un bruit de castagnettes. En plus, elle m’a inondée, c’est bien ma chance ! Il faut que je refasse toute ma cuisine…

Sur Facebook j’ai 536 amis. Je suis fière car je suis plutôt une taiseuse, mais sur internet, je m’défoule, ça marche bien.

Hier, je leur ai demandé leur avis :

– Je peins ma cuisine en jaune ou en vert ? Comme ils sont mes amis, ils me répondent et chacun donne son avis : le jaune est fadasse, le vert est bio oui, mais il porte malheur…

Je lis, je compte, je recompte pour au bout du compte devoir faire ma cuisine en « jaunasse-marronnasse-dégueulasse»…

Comment mes amis peuvent-ils me condamner à vivre dans une nouvelle cuisine qui sera encore plus laide et plus sale qu’avant ? C’est décidé, je trancherai seule.

Je vais chez Bricorama :

– Pour le jaune, ça dépend de sa tonalité, me dit un vendeur spécialisé.

– D’accord, mais je ne sais pas si j’veux du doux ou du tonique…

– Pour le vert, quelle ambiance souhaiteriez-vous, Madame ?

– C’est pire que le jaune… Vous avez trop de nuances, comment voulez que je choisisse ?

– Vous avez ici un vert tilleul, là un vert printanier plus jaune, celui-ci est mentholé, l’autre à côté est plus foncé…

Silence.

– Finalement, j’aime bien le turquoise au bout du rayon, quand je le regarde je m’crois au bord de la mer…

Pascale